Il suffit parfois d'un vieux meuble métallique pour faire ressurgir cinquante ans de souvenirs.
Ces tiroirs verts, ces poignées chromées, cette petite étiquette jaune et rouge avec le nom TIRO-CLAS… À Valréas, dans l'Enclave des Papes, ce n'était pas simplement une marque de mobilier industriel. C'était une usine, des centaines d'emplois, des familles entières et des collègues que certains n'ont jamais oubliés.
Quand j'ai partagé la photographie d'un ancien meuble Tiro-Clas, je ne pensais pas réveiller autant de souvenirs. Des anciens salariés ont raconté leurs années dans les ateliers. D'autres ont parlé de leur père, de leur beau-père, des camions qui partaient livrer à l'étranger ou de cette petite voiture dans laquelle circulait parfois Germain Aubert.
Et puis il y a eu ce souvenir étonnant : un chantier d'agrandissement, une charpente peinte au pinceau, un repas de lièvre à Grillon et une Chevrolet Corvair qui avait impressionné tout le monde.
Voilà l'histoire que j'avais envie de raconter. Celle d'une entreprise, bien sûr, mais surtout celle des gens qui l'ont fait vivre.
Tiro-Clas à Valréas : une entreprise née en 1948
L'aventure commence en 1948, autour d'une idée de Germain Aubert : faciliter le rangement des petites pièces mécaniques grâce à des meubles à tiroirs pratiques et rationnels.
Selon l'histoire transmise autour de l'entreprise, l'idée serait née en observant les difficultés de rangement rencontrées par son frère garagiste. Le concept était simple : retrouver rapidement une pièce, sans devoir retourner tout un atelier.
D'abord réalisés en bois, puis en métal, les meubles Tiro-Clas vont progressivement trouver leur place dans les garages, les ateliers industriels, les laboratoires et les entreprises.
Les tiroirs modulables deviennent la spécialité de la maison. La gamme s'élargit aux établis, servantes et autres équipements de rangement.
Et ça marche. Très bien même.
Dans les années 1960, l'entreprise atteint jusqu'à 585 salariés, d'après les archives du Dauphiné Libéré.
Pour une ville comme Valréas, c'était considérable. D'autant que les employés ne venaient pas seulement de la commune, mais également des villages de l'Enclave des Papes et des alentours.
Des familles entières ont travaillé chez Tiro-Clas
C'est probablement ce qui frappe le plus dans les souvenirs recueillis.
Chez Tiro-Clas, on pouvait passer une grande partie de sa vie professionnelle. Parfois presque toute sa carrière.
Une ancienne salariée rappelle que son beau-père, Jean Rico, y a travaillé pendant quarante-deux ans. Elle-même a connu l'entreprise et en garde de bons souvenirs.
Un ancien employé parle de dix-huit années passées dans les ateliers. Un autre raconte avoir commencé comme coursier avant de devenir peintre.
Une famille évoque également Christian, qui y aurait travaillé pendant une vingtaine d'années.
D'autres se souviennent simplement de leur père qui partait travailler à l'usine. Certains y ont fait toute leur carrière.
Et ces souvenirs dépassent largement Valréas.
À Saint-Paul-Trois-Châteaux, des habitants se rappellent que beaucoup de familles comptaient un proche employé chez Tiro-Clas ou dans les entreprises industrielles de la région.
On mesure ainsi l'importance de cette usine : derrière les effectifs, il y avait des salaires, des maisons, des enfants à élever et des vies qui s'organisaient autour du travail.
Élie Vidal, dix années à l'usine et un stage en 1964
Parmi les témoignages, celui d'une famille m'a particulièrement touché.
Élie Vidal avait travaillé une dizaine d'années chez Tiro-Clas. Il y était encore employé lorsqu'il est décédé, à seulement 45 ans, à la fin de l'année 1962.
Deux ans plus tard, durant l'été 1964, sa fille effectuait à son tour un stage dans les bureaux de l'entreprise.
Un souvenir très simple, mais qui raconte beaucoup.
Le père avait travaillé là pendant des années. Puis sa fille avait découvert les bureaux, les employés et l'entreprise qu'il avait connue.
Ce sont ces petites histoires familiales qui donnent une autre dimension à la mémoire ouvrière.
En 1962 ou 1963, un chantier, un repas de lièvre et une Chevrolet Corvair
Voilà une anecdote qu'il aurait été dommage de perdre.
Un homme ayant participé à l'agrandissement de l'usine se souvient des travaux réalisés vers 1962 ou 1963 par l'entreprise Eysseric.
Il raconte avoir peint lui-même, au pinceau, une partie de la charpente métallique.
Et détail étonnant : la charpente était encore au sol lorsque les ouvriers la peignaient, avant son installation.
À la fin du chantier, Germain Aubert aurait invité les participants dans un restaurant de Grillon pour fêter la fin des travaux.
Au menu ? Du lièvre !
Mais ce n'est pas seulement le repas qui lui est resté en mémoire.
Ce jour-là, M. Aubert leur aurait longuement parlé de sa voiture, une Chevrolet Corvair américaine.
Les ouvriers avaient été impressionnés par ce véhicule peu ordinaire.
Soixante ans plus tard, le souvenir est toujours là : les poutres métalliques, le pinceau, le restaurant, le lièvre et cette fameuse voiture.
On imagine difficilement une archive administrative raconter pareille journée.
Et pourtant, pour celui qui l'a vécue, elle fait toujours partie de l'histoire de Tiro-Clas.
Le père Aubert, sa petite voiture et sa passion pour les étoiles
Germain Aubert revient régulièrement dans les souvenirs des anciens.
Certains l'appelaient familièrement « le père Aubert ».
Un habitant évoque encore sa petite voiture, avec laquelle il circulait dans l'entreprise. Un détail qui a visiblement marqué les esprits.
Mais il y a plus surprenant.
D'après un autre témoignage, Germain Aubert était également passionné d'astronomie.
Il aurait habité route du Lac et possédé une coupole installée sur le faîtage de sa maison, avec du matériel permettant d'observer le ciel.
Une coupole astronomique chez un industriel de Valréas !
Cette histoire mériterait de retrouver une photographie ou un document. Elle nous montre déjà qu'un homme connu pour ses meubles métalliques pouvait aussi s'intéresser aux étoiles.
Un ancien habitant situe également sa résidence à Roaix durant les années 1960. Ces souvenirs de lieux et d'époques différents restent à préciser.
Et les arbres de Noël de l'entreprise ?
Les fêtes organisées pour les enfants du personnel reviennent aussi dans la mémoire locale.
Les arbres de Noël faisaient partie de ces moments où l'usine ne représentait plus seulement le travail des parents.
Pour les enfants, c'était la fête.
Pour les adultes, l'occasion de retrouver les collègues dans un autre cadre.
Difficile aujourd'hui de reconstituer tous ces moments sans les photographies de famille. Mais ceux qui les ont connus sont encore là pour les raconter.
Les ateliers, les chauffeurs et les deux équipes de football
La vie de Tiro-Clas ne se limitait pas aux machines.
On travaillait dans les ateliers, à la peinture, dans les bureaux ou sur les routes pour livrer le matériel.
Un ancien salarié se souvient de son parcours de coursier, puis de peintre.
Un autre témoignage rappelle que son père conduisait des camions TIR vers les pays du Nord pour le compte de l'entreprise.
C'étaient de longs déplacements, à une époque où les communications et les conditions de transport n'avaient rien à voir avec celles d'aujourd'hui.
Et puis il y avait le sport.
Un habitant se souvient que Tiro-Clas possédait deux équipes de football engagées en championnat corporatif.
Deux équipes !
Voilà encore un pan de la vie de l'entreprise qu'il serait passionnant de retrouver : les joueurs, les maillots, les rencontres contre les équipes des autres usines, les collègues qui venaient encourager leurs camarades.
Quelqu'un possède peut-être encore une photographie de ces footballeurs.
Tiro-Clas et Val-Rex : deux entreprises différentes
Une question revient également parmi les habitants : Tiro-Clas et Val-Rex, était-ce la même société ?
Non. Les anciens les distinguent bien.
Tiro-Clas était surtout connue pour ses meubles de rangement destinés aux ateliers et aux environnements professionnels.
Val-Rex était associée au mobilier et au matériel de bureau.
Les deux noms appartiennent cependant à la mémoire industrielle de Valréas.
Et il ne faut pas oublier les autres ateliers et entreprises qui faisaient vivre toute cette partie du Vaucluse.
Ce que vous racontez ❤️
Voici cinq souvenirs authentiques recueillis auprès d'anciens salariés, de leurs familles et d'habitants. Ils ont été légèrement reformulés pour la lecture, sans changer leur histoire. Les auteurs restent anonymes.
« Quarante-deux ans dans la même entreprise »
« J'ai moi aussi travaillé chez Tiro-Clas. Mon beau-père, Jean Rico, y a passé quarante-deux années. J'en garde de très bons souvenirs. »
« Mon père travaillait encore là lorsqu'il est décédé »
« Mon père, Élie Vidal, a travaillé une dizaine d'années chez Tiro-Clas. Il est décédé fin 1962, à 45 ans, alors qu'il y était toujours employé. En 1964, j'ai effectué un stage d'été dans les bureaux. »
« La charpente, le lièvre et la voiture américaine »
« Vers 1962 ou 1963, j'ai participé à l'agrandissement de l'usine avec Eysseric. J'ai peint au pinceau la charpente métallique alors qu'elle était encore au sol. À la fin des travaux, M. Aubert nous a invités à Grillon. Nous avons mangé du lièvre, et il nous a parlé de sa Chevrolet Corvair. Nous étions très impressionnés ! »
« J'ai commencé comme coursier »
« Moi aussi, j'ai travaillé à Tiro-Clas. J'ai d'abord été coursier avant de devenir peintre. »
« Il est toujours là, mon meuble Tiro-Clas ! »
« J'utilise encore aujourd'hui le meuble à tiroirs que l'on voit sur la photo. Il est inusable et tellement pratique ! »
Ces cinq souvenirs n'ont rien d'extraordinaire en apparence. Et pourtant, ils nous apprennent ce qu'aucun bilan d'entreprise ne peut vraiment raconter : les métiers exercés, la transmission familiale, les rencontres et la qualité des objets fabriqués.
Des années difficiles avant la fermeture de 2015
Il ne faudrait pas raconter uniquement les bons moments.
La vie de l'usine a également connu des difficultés, des tensions et des inquiétudes pour l'avenir.
Au milieu des années 1970, des documents parlementaires évoquent déjà les difficultés économiques touchant notamment Tiro-Clas et Val-Rex, avec des réductions d'horaires et des pertes de salaire.
En 2010, une partie du personnel de Tiro-Clas se mobilise contre le choix d'un repreneur, dans le contexte d'un redressement judiciaire.
Puis vient décembre 2015.
Le tribunal prononce la liquidation judiciaire de Tiro-Clas. Un délai d'un mois est accordé pour terminer les commandes en cours.
Cinquante-huit salariés sont concernés par la fermeture.
Selon la presse régionale, beaucoup approchent alors de la cinquantaine et certains n'ont pratiquement connu que cette entreprise.
L'usine avait notamment la réputation de recruter des jeunes sans qualification pour les former.
Alors retrouver un emploi après des années, parfois des décennies, dans le même établissement représentait un véritable défi.
Un ancien responsable de la communauté de communes se souvient avoir accompagné, autant qu'il le pouvait, les salariés durant cette fin douloureuse. Il parle encore avec tristesse de la liquidation.
Derrière la fermeture d'une usine, il y a toujours des histoires humaines. Des collègues que l'on quitte, des habitudes qui disparaissent et des familles qui doivent réorganiser leur avenir.
Pour Valréas, c'était la fin d'une page importante de son histoire industrielle.
Que reste-t-il de Tiro-Clas à Valréas aujourd'hui ?
L'ancien ensemble industriel n'a pas entièrement disparu.
Une partie des lieux porte aujourd'hui le nom d'Espace Germain Aubert, en hommage au fondateur.
Situé rue de Tourville, il accueille des bureaux, des locaux d'activités et des structures économiques, notamment la Cité du Végétal.
Le lieu a donc trouvé une autre vie, avec de nouvelles entreprises et de nouveaux projets.
Mais la mémoire de Tiro-Clas se trouve aussi ailleurs.
Elle est dans les photographies de famille, les anciens bulletins de paie, les équipes de football, les souvenirs de stages et les noms de collègues.
Et puis, elle est toujours dans ces meubles métalliques fabriqués il y a plusieurs décennies.
Des meubles que leurs propriétaires continuent d'utiliser, parfois sans imaginer combien d'histoires se cachent derrière la petite étiquette TIRO-CLAS.
Pour prolonger cette promenade dans le passé, on peut retrouver les autres histoires de Mémoire de France, découvrir les souvenirs de l'ancienne piscine municipale de Valréas ou parcourir les histoires du Vaucluse.
Et pour découvrir le Valréas d'aujourd'hui, il y a aussi le marché de Valréas et ses rendez-vous hebdomadaires.
Questions fréquentes sur Tiro-Clas à Valréas
Qui a fondé Tiro-Clas ?
L'entreprise est associée à Germain Aubert. Son histoire industrielle débute en 1948, avec le développement de meubles permettant de ranger et classer les petites pièces.
Combien de salariés travaillaient chez Tiro-Clas ?
D'après Le Dauphiné Libéré, l'entreprise a compté jusqu'à 585 salariés dans les années 1960.
Quand l'usine Tiro-Clas a-t-elle fermé ?
La liquidation judiciaire a été prononcée en décembre 2015. Cinquante-huit salariés étaient alors concernés par la fermeture.
Où se trouvait l'ancienne usine ?
Le site historique se trouvait dans le secteur du chemin de Tourville, à Valréas. Une partie de cet ensemble est aujourd'hui intégrée à l'Espace Germain Aubert, rue de Tourville.
Peut-on encore trouver des meubles Tiro-Clas ?
Oui. Des exemplaires anciens sont encore conservés et utilisés par leurs propriétaires, comme le confirment plusieurs témoignages recueillis.
Le petit mot de Papy Chris
Ce que je retiens de tous ces souvenirs, ce n'est pas seulement le chiffre de 585 salariés.
C'est Jean Rico et ses quarante-deux années de travail. Élie Vidal, dont la fille a retrouvé les bureaux de l'usine après sa disparition. Ce peintre qui se souvient encore de sa charpente métallique et du repas de lièvre à Grillon.
C'est aussi la petite voiture de M. Aubert, les équipes de football et les camions partis vers les pays du Nord.
Et ce fameux meuble à tiroirs qui fonctionne toujours.
Finalement, l'usine a fermé, mais elle n'a pas disparu de la mémoire de Valréas.
Tant que quelqu'un pourra raconter une journée de travail, retrouver le nom d'un collègue ou reconnaître un ancien meuble, il restera quelque chose de Tiro-Clas.
Papy Chris ❤️
Sources et mémoire locale
- Le Dauphiné Libéré, décembre 2015 — Les 58 employés de Tiro-Clas licenciés : liquidation, création en 1948 et effectif maximal de 585 personnes
- Le Dauphiné Libéré, juin 2010 — conflit autour du choix du repreneur. Référence citée dans la préparation fournie ; lien précis à compléter.
- Assemblée nationale, 1er février 1975, page imprimée 424 — difficultés économiques et salariales à Tiro-Clas et Val-Rex
- Communauté de communes — Espace Germain Aubert et réutilisation de l’ancien ensemble industriel
Mémoire locale : témoignages transmis le 19 octobre 2026, concernant les anciens salariés, leurs familles, le chantier de 1962-1963, les métiers, les véhicules, le football et les souvenirs de Germain Aubert. Les auteurs ont été anonymisés.
Le récit sur le frère garagiste, la coupole astronomique et les détails de la vie de M. Aubert restent des souvenirs ou traditions orales qui demanderaient des documents complémentaires pour être confirmés.
Le visuel présenté ici est un montage illustratif fourni pour cet article. Il ne permet pas d’identifier le meuble personnel évoqué dans les souvenirs.