Publié le · Histoire et mémoire
Sur cette photographie ancienne, Nyons s’étire derrière son pont Roman, entre l’Eygues et les premières pentes. Les maisons se serrent, les toits se chevauchent et deux rues dessinent un grand V qui conduit le regard vers le cœur de la ville.
À force de regarder, la silhouette du bourg prend presque l’allure d’un immense insecte posé au bord de l’eau : un corps de pierre, des ramifications et, autour, la campagne encore toute proche.
Cette vue, présentée comme datant des environs de 1900, nous montre une ville dont on reconnaît immédiatement les traits, mais dont la vie quotidienne a profondément changé. Derrière les façades se trouvaient des boutiques, des ateliers et une activité commerciale qui faisait de Nyons un rendez-vous essentiel pour les habitants des villages environnants.
Une vue plongeante qui intrigue encore
L’angle de la photographie surprend. Le pont apparaît presque à nos pieds, tandis que les rues et les maisons se déroulent en profondeur.
Le relief autour de Nyons permet pourtant d’obtenir ce genre de perspective depuis la terre ferme. Un photographe installé sur une hauteur pouvait déjà embrasser une grande partie du bourg.
Les abords de l’ancienne Citadelle constituent une hypothèse plausible pour ce cliché. Sans légende originale ni identification précise du point de prise de vue, son emplacement reste toutefois à confirmer.
Ce qui frappe surtout, c’est la proximité entre la ville et son environnement. Sur la gauche de l’image, les terrains ouverts occupent encore une place considérable. Les maisons, les parcelles cultivées et les chemins composent un paysage où la campagne pénètre presque jusqu’au centre.
Nyons s’est depuis étendue bien au-delà de ce cadre.
Les deux branches du V : les Bas-Bourgs et la Grand’Rue
Juste après le pont Roman, deux voies structurent la vieille ville.
À gauche, la rue des Bas-Bourgs accompagne le quartier proche de la rivière. À droite, l’actuelle rue des Déportés traverse le tissu serré des maisons. Connue autrefois sous le nom de rue Nationale, elle était aussi appelée la Grand’Rue.
Sur la photographie, ce V aide à comprendre l’organisation du bourg. Le pont rassemble les passages, puis les rues les distribuent entre les maisons, les commerces et les différents quartiers.
La Grand’Rue occupait une place centrale dans cette circulation. Les habitants venus de l’amont de l’Eygues y passaient pour leurs achats, leurs démarches ou leurs échanges. La route vers Gap et Briançon traversait également ce vieux centre.
On peut imaginer les livraisons, les devantures ouvertes et les conversations devant les ateliers. La photographie est silencieuse, mais les documents de l’époque nous permettent de retrouver une partie de l’activité qui l’animait.
Le vieux livre raconte une ville qui travaillait beaucoup
La page 675 de l’annuaire Fournier présenté comme datant de 1926 apporte un éclairage précieux.
Nyons y apparaît comme une sous-préfecture, un centre de commerce et une ville de production. Le texte mentionne des minoteries importantes, des fabriques d’huile d’olive, une fabrication de tissus, de scourtins et de conserves alimentaires.
Le scourtin rappelle tout un savoir-faire lié aux pressoirs : ces filtres servaient notamment à la fabrication de l’huile. Les tissus et les conserves montrent, eux aussi, la diversité des activités locales.
La rubrique consacrée à l’agriculture et au commerce énumère les primeurs, les fruits, les truffes et les huiles. Elle cite également l’élevage des vers à soie et souligne la réputation des olives de conserve.
Ces quelques lignes donnent de l’épaisseur au paysage. Les maisons que l’on distingue abritaient une population qui cultivait, transformait, fabriquait et vendait. Les rues reliaient ces métiers les uns aux autres.
Le jeudi, et bien d’autres rendez-vous
Le marché du jeudi figure déjà dans cette page ancienne.
Mais l’annuaire révèle un calendrier plus fourni que le seul marché hebdomadaire. Il annonce une foire le premier jeudi de chaque mois, ainsi que plusieurs marchés spécialisés.
Pendant la saison, les cocons étaient négociés le lundi, le jeudi et le samedi. Les fruits avaient leurs rendez-vous le jeudi et le dimanche matin. Les olives, les bestiaux et, en saison, le tilleul étaient également associés au jeudi.
Cette organisation raconte les liens étroits entre Nyons et son territoire. On descendait en ville avec les produits des exploitations ; on y trouvait des acheteurs, des marchandises et des services.
Le jeudi nyonsais possède donc une longue histoire. Sous les changements de décors et d’habitudes, il conserve cette fonction de rencontre entre la ville et les campagnes alentour.
Combien d’habitants vivaient dans ce Nyons ancien ?
Les chiffres permettent de préciser l’impression donnée par l’image.
Nyons comptait 3 638 habitants en 1901, puis 3 507 en 1911. Le chiffre de 3 150 habitants, imprimé dans la page de l’annuaire, correspond à celui du recensement de 1921 ; celui de 1926 s’élève à 3 157. Un ouvrage publié une année donnée peut ainsi reprendre un dénombrement antérieur. Historique démographique de Nyons.
Pour la période récente, l’Insee indique 6 816 habitants en 2023. Ce chiffre daté permet une comparaison plus précise qu’une estimation générale à 7 000 habitants. Données de l’Insee.
La ville a donc presque doublé sa population depuis le début du XXe siècle. Elle a aussi développé de nouveaux quartiers, équipements et espaces de circulation, qui ont changé son rapport au vieux centre.
Quand la Grand’Rue est devenue trop étroite
Avec la multiplication des automobiles, les rues anciennes ont dû accueillir une circulation pour laquelle elles n’avaient pas été conçues.
Ce passage autrefois favorable aux échanges pouvait devenir un obstacle : véhicules qui se croisaient difficilement, livraisons, ralentissements et encombrements. La rue des Déportés concentrait une part de ces tensions.
Au début des années 1970, le nouveau pont de l’Europe et le tunnel ont réorganisé la traversée de Nyons. Une publication de la Société d’études nyonsaises situe l’inauguration du pont de l’Europe au 26 août 1972, précision à distinguer des dates de chantier. Terre d’Eygues, numéro 26.
Ces aménagements ont soulagé le passage dans le centre ancien tout en modifiant les parcours et les abords de la ville.
Ils posent aussi une question que cette photographie rend très concrète : comment adapter Nyons aux besoins nouveaux tout en préservant ce qui fait son caractère ?
Une photographie à regarder lentement
Le charme de cette image tient à sa richesse. Le pont attire d’abord l’œil, puis viennent les deux rues, les façades, les toitures et les terrains qui prolongent le bourg.
La page du vieux livre ajoute à cette vue les moulins, les ateliers, les olives, les cocons et les marchés. Elle rappelle qu’une petite ville pouvait réunir une grande diversité de métiers et de fonctions.
On peut aimer la douceur que suggère ce paysage sans oublier le travail quotidien de ceux qui l’habitaient.
Et c’est peut-être ce qui rend cette photographie si attachante : elle conserve la silhouette familière de Nyons tout en nous invitant à retrouver, derrière chaque rangée de maisons, une ville occupée à vivre.