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Rue de la Vignette à Lille : Saint-Sauveur disparu et L’Internationale de 1888

À Lille, découvrez la rue de la Vignette, le vieux quartier Saint-Sauveur, la naissance de L'Internationale en 1888 et les souvenirs des anciens habitants.

Il y a des photographies devant lesquelles on s'arrête plus longtemps que les autres. Celle de la rue de la Vignette, dans l'ancien quartier Saint-Sauveur à Lille, en fait partie.

Regardez cette chaussée pavée, les maisons serrées les unes contre les autres, les hautes cheminées, les façades fatiguées et cette silhouette qui s'éloigne au milieu de la rue. Sur le mur, une publicité pour les lampes Philips rappelle un autre temps. Nous sommes dans un Lille populaire qui a presque entièrement disparu du paysage.

Pourtant, cette petite rue n'était pas une rue comme les autres. Elle possédait plusieurs siècles d'histoire, avait vu grandir des familles, traverser des générations d'ouvriers et de commerçants, et abritait même l'estaminet où fut interprété, en 1888, un chant destiné à faire le tour du monde : L'Internationale.

Mais derrière ce grand événement historique, il y a surtout une autre histoire. Celle de gens ordinaires qui vivaient ici, qui connaissaient chaque maison, chaque commerce, chaque voisin. Et qui, aujourd'hui encore, se souviennent.

La rue de la Vignette, au cœur du vieux Saint-Sauveur

Pour comprendre cette photographie, il faut retrouver le Lille d'avant les grandes transformations urbaines.

Le quartier Saint-Sauveur était l'un des plus anciens quartiers populaires de la ville. Ses rues étroites, souvent bordées de maisons anciennes, racontaient une ville bien différente de celle que nous connaissons aujourd'hui. Les habitants y travaillaient, faisaient leurs courses, se retrouvaient dans les cafés et vivaient parfois dans des logements devenus vétustes au fil des décennies.

La rue de la Vignette appartenait pleinement à ce paysage.

Elle rejoignait notamment l'ancienne rue de Paris, aujourd'hui rue Pierre-Mauroy, et passait dans le secteur de la place Jacquard. Pour ceux qui ont connu Saint-Sauveur avant sa rénovation, ces noms dessinent encore une géographie familière.

On peut observer sur la photographie la proximité des façades, l'étroitesse des trottoirs et cette chaussée de pavés qui guide le regard vers le fond de la rue. À droite, un bâtiment porte une grande publicité. Un peu plus loin, les toitures et les fenêtres semblent se succéder sans interruption.

La date exacte de ce cliché n'est pas établie. Il nous montre cependant le visage ancien de la rue, avant les profondes transformations des années 1960.

Une rue dont l'histoire remonte au Moyen Âge

La rue de la Vignette est bien plus ancienne que ne le laisse imaginer cette photographie.

Son origine est généralement rattachée au développement médiéval de Lille, autour du XIIIe siècle. Des travaux historiques signalent qu'elle fut pavée dès 1405, preuve de son ancienneté dans le réseau des voies lilloises.

Elle aurait d'abord porté un nom proche de « rue de la Vingne », qui évolua progressivement vers celui de Vignette.

Un autre nom apparaît également dans son histoire : celui des Hybernois.

Pourquoi parlait-on de la rue des Hybernois ?

Au début du XVIIe siècle, un collège destiné à de jeunes Irlandais catholiques fut fondé dans ce secteur de Lille. Établi en 1614, il donna son nom à une partie de la rue.

Les archives locales évoquent aussi un ancien canal des Hybernois, franchi par un pont construit en 1610.

Voilà qui change notre manière de regarder les pavés de cette photographie ! Sous cette rue apparemment ordinaire se cache toute une histoire de remparts, de canaux, de collèges et d'agrandissements successifs de Lille.

Bien avant les voitures et les commerces du XXe siècle, d'autres Lillois empruntaient déjà ce passage.

Au numéro 21, un estaminet est entré dans l'histoire

C'est sans doute l'épisode le plus célèbre de la rue de la Vignette.

Au numéro 21 se trouvait un estaminet appelé À la Liberté.

En 1888, Lille possédait une vie ouvrière et syndicale particulièrement active. Les réunions politiques, les sociétés musicales et les chorales participaient à cette sociabilité populaire.

Le poème L'Internationale avait été écrit par Eugène Pottier en 1871. Plusieurs années plus tard, le musicien lillois Pierre Degeyter composa la mélodie grâce à laquelle ce texte allait devenir mondialement connu.

Le 23 juillet 1888, la Lyre des Travailleurs chante L'Internationale

C'est à cette date que l'on situe généralement la première interprétation de L'Internationale sur la musique de Pierre Degeyter.

La chorale La Lyre des Travailleurs se serait réunie dans l'estaminet À la Liberté, au 21 rue de la Vignette.

Il faut imaginer ce lieu comme un établissement populaire du Lille ouvrier, bien loin des grandes salles de concert. Un endroit où les habitants se retrouvaient, discutaient et chantaient.

Personne ne pouvait alors mesurer la place que prendrait cette chanson dans l'histoire du mouvement ouvrier international.

L'estaminet a disparu, tout comme la partie de rue où il se trouvait.

Et pourtant, son ancienne adresse continue d'être citée chaque fois que l'on raconte les origines musicales de L'Internationale.

Une rue habitée, avec ses familles et ses commerces

Il serait dommage de réduire la rue de la Vignette à cet événement de 1888.

Car elle a continué de vivre pendant des décennies.

Des familles habitaient ses maisons, certaines depuis plusieurs générations. D'autres s'y installaient au fil de leur vie. Il y avait des commerces de proximité, des métiers et des habitudes que les photographies ne permettent pas toujours de retrouver.

Les souvenirs des habitants donnent à cette rue une précision extraordinaire.

Un ancien numéro de maison redevient une adresse familiale. Le souvenir d'un commerce fait réapparaître une boutique. Et quelqu'un reconnaît soudain un immeuble sur le côté de la photographie, parce qu'il appartenait autrefois à son arrière-grand-père.

Ces renseignements, qui semblent modestes au premier regard, sont précieux.

On peut retrouver un ancien plan de Lille dans les archives. Mais pour savoir où vivait une famille, ce qu'il y avait au numéro 17 ou pourquoi quelqu'un se souvient d'une maison en particulier, il faut souvent écouter les habitants.

C'est aussi ce qui donne toute sa valeur à cette photographie.

Les années 1960 : quand Saint-Sauveur change de visage

Après la Seconde Guerre mondiale, le quartier Saint-Sauveur connaît une situation difficile.

Une partie importante de son habitat est ancienne et dégradée. Les pouvoirs publics envisagent depuis longtemps de transformer ce secteur proche du centre-ville.

À partir de la fin des années 1950, la rénovation urbaine prend une ampleur considérable.

Des immeubles sont acquis, des maisons démolies, des rues supprimées ou profondément modifiées. De nouveaux logements et des voies plus larges prennent progressivement la place de l'ancien tissu urbain.

La rue de la Vignette est directement touchée.

De la rue de la Vignette à l'avenue du Président-Kennedy

La plus grande partie de l'ancien tracé est absorbée par la nouvelle avenue du Président-Kennedy.

La transformation modifie complètement les repères du quartier.

Là où se dressaient des façades rapprochées apparaît désormais une avenue bien plus large. Les petits alignements de maisons, les anciennes perspectives et les adresses familières disparaissent en grande partie.

Il subsiste aujourd'hui une courte portion portant encore le nom de rue de la Vignette, mais l'ancien paysage représenté sur la photographie a été bouleversé.

Les travaux répondent à une volonté de modernisation et d'amélioration des conditions d'habitation. Ils entraînent aussi la disparition d'un cadre de vie et d'une partie de la mémoire matérielle du quartier.

Pour certains habitants, ce fut l'occasion d'accéder à de meilleurs logements.

Pour d'autres, ce fut la perte d'un quartier auquel ils étaient profondément attachés.

Et il est frappant de constater que ces deux sentiments coexistent encore dans les souvenirs.

Ce que vous racontez : les vrais souvenirs de la rue de la Vignette

Voici cinq témoignages d'habitants, légèrement reformulés pour la lecture, mais fidèles à ce qu'ils ont raconté autour de cette photographie.

Jean-Marc situe la vue au début de la rue de la Vignette, du côté de la rue de Paris. Il reconnaît dans le recoin à droite un immeuble qui avait appartenu à son arrière-grand-père.

Dominique se souvient d'avoir habité au numéro 17. Lorsqu'elle y vivait, les habitations du côté gauche avaient déjà été rasées pour laisser place à une nouvelle construction.

José habitait rue de la Vignette, en face du numéro 48, près de la place Jacquard. Il ne reconnaît pas immédiatement la rue sur cette photographie, tant le secteur était différent dans ses souvenirs des années 1950.

Anne-Marie a elle aussi vécu dans cette rue. Elle se rappelle le passage vers l'appellation avenue de la Rénovation, puis avenue du Président-Kennedy, tout en exprimant une hésitation sur la chronologie.

Bernard se souvient simplement et précisément de son ancienne adresse : il a connu la rue de la Vignette et y habitait en 1951.

Ces souvenirs permettent de mieux comprendre pourquoi une même photographie peut provoquer des réactions si différentes.

Jean-Marc identifie un bâtiment familial. Dominique retrouve son numéro de maison. José se souvient d'un autre tronçon de la rue. Anne-Marie revoit les changements de noms et de paysage. Bernard retrouve les années où il y vivait.

Personne ne regarde tout à fait le même endroit, parce que chacun y retrouve un morceau de sa propre vie.

Saint-Sauveur : un quartier triste ou un quartier vivant ?

Un autre échange mérite d'être conservé.

Christian se souvient d'avoir habité rue des Robleds, dans le même quartier Saint-Sauveur. Il décrit un environnement sombre et triste.

Mais Monique lui répond que le quartier n'avait rien de triste.

Deux souvenirs, deux regards, et probablement deux expériences différentes d'un même lieu.

Il serait injuste de prétendre que Saint-Sauveur était un paradis disparu. Les conditions de logement pouvaient être très difficiles, et les opérations de rénovation répondaient aussi à de véritables problèmes sanitaires.

Mais il serait tout aussi injuste d'effacer la vie de ce quartier sous prétexte que ses bâtiments étaient anciens ou abîmés.

Les familles y avaient leurs habitudes, leurs commerces, leurs voisins et leurs souvenirs d'enfance.

Pat évoque ainsi dans les discussions son oncle et sa tante, les bouchers Struye. Bernadette reconnaît la rue où son mari avait habité. Trebla la désigne comme son quartier, tandis que Pierre souligne la rareté des photographies de Saint-Sauveur avant sa transformation.

Et Marthe exprime la tristesse que lui inspire ce cliché.

À travers ces quelques mots, on comprend que l'ancien Saint-Sauveur ne se résume ni à ses démolitions ni à ses cartes postales.

Il a été, avant tout, un quartier habité.

Que reste-t-il aujourd'hui de la rue de la Vignette ?

Quand on cherche cette ancienne rue dans le Lille actuel, il faut accepter que les repères aient changé.

L'avenue du Président-Kennedy recouvre une grande partie de l'ancien tracé. La place Jacquard et la rue Édouard-Delesalle permettent de replacer les lieux dans leur environnement historique.

Mais pour retrouver précisément la maison d'une famille ou l'emplacement d'un commerce, les plans anciens deviennent indispensables.

Les photographies sont alors de précieux guides.

On peut comparer un angle de façade, une fenêtre, un alignement de maisons ou l'entrée d'une rue. Une personne qui a vécu sur place peut parfois apporter l'indication que les archives ne donnent pas.

C'est pourquoi les témoignages accompagnant les anciennes images sont aussi importants que les photographies elles-mêmes.

La rue de la Vignette a perdu une grande partie de son visage d'autrefois. Elle n'a pas perdu tous ceux qui s'en souviennent.

Poursuivre la découverte du Lille d'autrefois

Pour retrouver d'autres souvenirs de la ville, vous pouvez parcourir les carnets historiques de Lille, puis découvrir le cinéma Le Mondial à Wazemmes, l'ancien tramway 505 de la place du Théâtre et le jardin des enfants de la Citadelle.

Ces histoires font partie du carnet du Nord, lui-même intégré à la collection Mémoire de France.

Questions fréquentes sur la rue de la Vignette à Lille

Où se trouvait la rue de la Vignette ?

Elle traversait une partie de l'ancien quartier Saint-Sauveur, à proximité de la rue de Paris, aujourd'hui rue Pierre-Mauroy, et du secteur de la place Jacquard.

La rue de la Vignette existe-t-elle encore ?

Oui, une courte portion conserve ce nom. En revanche, une grande partie de l'ancienne rue a disparu dans les transformations qui ont notamment créé l'avenue du Président-Kennedy.

Où L'Internationale a-t-elle été chantée pour la première fois sur la musique de Pierre Degeyter ?

Selon le récit historique généralement retenu, le 23 juillet 1888 à l'estaminet À la Liberté, situé au 21 rue de la Vignette à Lille, par la chorale La Lyre des Travailleurs.

Pourquoi le quartier Saint-Sauveur a-t-il été démoli ?

La rénovation engagée à partir de la fin des années 1950 visait notamment à remplacer des logements insalubres, construire de nouveaux immeubles et moderniser les voies de circulation. Elle a aussi entraîné la disparition de nombreuses rues anciennes.

Le petit mot de Papy Chris

Ce que je trouve extraordinaire avec une photographie comme celle-ci, c'est qu'elle n'a pas besoin de montrer un grand monument pour raconter une grande histoire.

Une rue pavée, quelques maisons, une personne qui s'éloigne, une publicité sur un mur. À première vue, presque rien.

Et puis les souvenirs arrivent.

Un habitant reconnaît la maison de son arrière-grand-père. Un autre retrouve le numéro où il vivait. Quelqu'un se rappelle un commerce, une place, une rue voisine. Et soudain, ce décor que l'on croyait disparu redevient un quartier vivant.

La rue de la Vignette ne ressemble plus à celle de cette photographie.

Mais tant que quelqu'un se souviendra de son numéro de maison, d'un voisin ou du chemin qu'il empruntait autrefois, une petite partie du vieux Saint-Sauveur restera bien présente.

— Papy Chris

Sources et liens utiles

  1. Archives municipales de Lille — avis du 24 février 1964, cote 0D/793
  2. Pierre Bruyelle — Photographie aérienne : Lille, la rénovation du quartier Saint-Sauveur (1967)
  3. Les secrets de Saint-Sauveur en Lille — Saint-Sauveur, mode d’emploi
  4. Lille d’Antan — rues disparues de Lille

Photographie fournie avec autorisation de reproduction. Date exacte du cliché et photographe à confirmer. Les souvenirs transmis et leurs incertitudes sont conservés. Les notices générales sur la rue et L’Internationale mentionnées dans le document fourni restent à identifier précisément.