Il fut un temps où, dans le quartier du Pont à Nyons, il suffisait parfois d'un surnom, d'une tomate bien mûre ou d'une plaisanterie préparée entre copains pour faire rire toute une rue.
Pas besoin de télévision, encore moins de téléphone portable. Les nouvelles circulaient de boutique en boutique, les commerçants se connaissaient tous et les bistrots servaient autant à raconter des histoires qu'à boire un verre.
En feuilletant quelques vieux souvenirs nyonsais, je suis tombé sur une série d'anecdotes absolument savoureuses. Il y est question d'un marchand de cycles nommé Zène, d'une omelette aux truffes qui n'en contenait presque pas, d'une conductrice de 2CV peu à l'aise sur le Pont Roman et d'un certain Chocolat qui circulait avec un volant sans voiture.
Tout cela peut paraître incroyable aujourd'hui. Pourtant, ces histoires ont été conservées dans le témoignage d'une personne qui a connu cette vie de quartier.
Alors, remontons quelques décennies. Direction le quartier du Pont, quand les farceurs faisaient presque partie du patrimoine de Nyons.
Le quartier du Pont, un petit monde où tout le monde se connaissait
Pour comprendre ces histoires, il faut d'abord imaginer le Nyons d'autrefois.
Autour de la place Jules-Laurent, du Pont Roman et des Bas-Bourgs, la vie quotidienne s'organisait autour des commerces, des ateliers et des cafés.
On y trouvait des épiceries, des artisans, des réparateurs et des gens qui se croisaient plusieurs fois dans la journée.
Quand une petite histoire arrivait à l'un d'eux, il y avait toujours quelqu'un pour la raconter au voisin.
Et les voisins, naturellement, se chargeaient de l'améliorer !
Le Café du Pont, dont nous avons déjà raconté l'histoire, occupait une place particulière dans cette vie quotidienne. On venait y rencontrer les habitués, discuter des nouvelles du jour et retrouver les figures du quartier.
Le témoignage ancien évoque notamment Georges Davin, présenté comme le patron du Café du Pont à cette époque et capitaine des pompiers de Nyons.
Il aurait eu un talent particulier : trouver des surnoms aux habitants.
Mais nous y reviendrons, car certains méritent vraiment le détour.
Eugène Mandin, dit Zène, et la mystérieuse fourche de moto
Le marchand de cycles qui faisait rire tout le quartier
Parmi les personnages évoqués, il y a Eugène Mandin.
Tout le monde semblait le connaître sous son surnom : Zène.
Il était marchand de cycles et représentait notamment la marque Terrot, bien connue des amateurs de motocyclettes anciennes.
Le récit le présente comme un homme jovial, volontiers mêlé aux plaisanteries du voisinage.
Un jour, un carreleur nommé Basso lui demande une nouvelle fourche pour sa moto Terrot 125. L'ancienne est tordue et il faut la remplacer.
Zène commande donc la pièce.
Mais les jours passent.
Une semaine, puis davantage.
La fourche n'arrive toujours pas.
Évidemment, dans un quartier où chacun connaît les affaires des autres, le retard finit par devenir un sujet de conversation.
Et quelques plaisantins décident de s'en mêler.
Le colis qui réservait une sacrée surprise
À cette époque, la gare de Nyons servait encore à la réception de messageries, même après la disparition du train.
Les farceurs profitent de l'arrivée du colis pour remplacer discrètement la précieuse fourche par un vieil outil de jardinage : un louchet, autrement dit une sorte de bêche.
Ils referment soigneusement l'emballage.
Et ils attendent.
Imagine un peu Eugène Mandin ouvrant son paquet, persuadé de découvrir enfin la pièce commandée pour son client.
Au lieu de la fourche de moto, voilà une vieille bêche !
D'après le récit, Zène commence par s'indigner, puis comprend qu'il vient d'être victime d'une farce.
Les plaisantins, eux, ne demandent qu'à rire.
Bon, il faut reconnaître une chose : si cela arrivait aujourd'hui dans un garage, je ne suis pas certain que le mécanicien trouverait la plaisanterie très drôle !
Mais dans ce souvenir, cette histoire est restée comme l'une des bonnes blagues du quartier.
Quand les tomates remplaçaient les boules de pétanque
Autre personnage, autre histoire.
Un menuisier prénommé Léon travaillait du côté de la place de la République. Son atelier se trouvait de l'autre côté du pont.
À proximité de la rue du Cladan, une certaine Madame Arlaud, surnommée la Boudine, tenait une petite épicerie.
C'est là que commençait parfois une drôle de bataille.
Léon récupérait une tomate bien mûre, appelait son ami Eugène Mandin et profitait du moment où celui-ci se retournait pour lui envoyer le fruit en pleine figure.
Tu imagines la scène ?
Mais Zène n'était pas du genre à laisser passer une pareille occasion.
Quelques jours plus tard, il prenait sa revanche.
Et les histoires ne s'arrêtaient pas toujours à deux participants.
Le témoin raconte que, lorsque plusieurs habitants s'y mettaient, les tomates pouvaient voler entre une bonne dizaine de personnes.
On venait même en chercher dans l'épicerie de monsieur Leroy, qui finissait par mettre son cageot à l'abri.
On comprend pourquoi !
Aujourd'hui, on parlerait surtout de gaspillage alimentaire. À l'époque, ces batailles sont restées dans les souvenirs comme des farces de quartier.
D'ailleurs, un autre épisode évoque un saucisson dans lequel des plaisantins avaient dissimulé un rayon de bicyclette. De quoi rendre sa découpe particulièrement mystérieuse !
Il faut croire que les farceurs du Pont avaient un faible pour les plaisanteries préparées à table.
L'omelette aux truffes qui réservait une mauvaise surprise
Deux facteurs, un bistrot et une idée douteuse
Voilà peut-être l'une des anecdotes les plus étonnantes.
Deux facteurs, Augier et Andéol, avaient l'habitude de se retrouver après leur tournée dans le secteur des cafés du Pont.
Non loin de là se trouvait le bistrot du Commerce, tenu selon le témoignage par Louis Goth.
Ce dernier n'était apparemment pas le dernier lorsqu'il s'agissait de plaisanter.
Un jour, il est question de préparer une bonne omelette aux truffes.
Sur le papier, rien de plus délicieux.
Sauf que deux farceurs décident de remplacer une partie des truffes par quelque chose de nettement moins raffiné.
Des morceaux de bouchons de liège !
Des truffes vraiment trop dures
Pour que la supercherie ait quelques chances de fonctionner, on ajoute des morceaux d'olive à la préparation.
Puis on fait revenir les bouchons coupés en petits morceaux.
L'omelette arrive à table.
Les premiers coups de fourchette ne provoquent pas immédiatement de protestation.
Mais rapidement, l'un des convives trouve ces fameuses truffes particulièrement coriaces.
Et pour cause !
Ce qu'il essaie de mâcher n'est autre que du liège.
Le plus incroyable, c'est que, d'après le souvenir rapporté, les convives auraient finalement mangé l'omelette.
Je ne sais pas ce qui me fait le plus rire dans cette histoire : l'idée de départ ou le fait que personne ne semble avoir immédiatement abandonné son assiette.
En tout cas, si tu commandes aujourd'hui une omelette aux truffes à Nyons, rassure-toi : ce récit appartient aux anciennes plaisanteries du quartier, pas à la gastronomie locale !
Chocolat, Pied de beurre et Cul de guêpe : les surnoms du vieux Nyons
Quand le surnom était parfois plus connu que le nom
Dans le quartier du Pont, certains habitants avaient droit à des surnoms pour le moins originaux.
Le témoignage attribue notamment à Georges Davin, patron du Café du Pont, un certain talent pour les inventer.
Un homme aux pieds plats était ainsi surnommé Pied de beurre.
Un autre, qui portait un tricot rayé jaune et noir, avait hérité du surnom de Cul de guêpe.
Pas toujours très délicats, ces petits noms !
Mais celui qui m'a le plus amusé, c'est Chocolat.
Cet habitué venait au bistrot dès le matin.
Il aurait eu une petite habitude assez particulière : lorsqu'il ne souhaitait pas demander ouvertement un verre de vin rouge devant les autres, il commandait un chocolat.
Le patron comprenait parfaitement ce qu'il voulait.
Le surnom lui était resté.
Chocolat conduisait une voiture… sans voiture !
Et ce n'est pas tout.
Chocolat possédait une drôle de passion : jouer à l'automobiliste.
Il prenait un vieux volant, mettait sa casquette à l'envers et faisait le tour de la place Jules-Laurent et du quartier du Pont comme s'il conduisait une véritable automobile.
Arrivé à la station-service, il s'arrêtait pour faire le plein.
Mais attention, pas question d'essence ni de réservoir !
La pompiste participait à la plaisanterie, tandis qu'un complice suivait le conducteur imaginaire en actionnant un avertisseur à poire.
Le voilà donc parti pour son tour du quartier, avec son volant, son klaxon et son automobile invisible.
Les gens riaient, et même les voitures le laissaient passer, raconte le témoin.
J'avoue que j'aurais bien aimé assister à cette scène.
Une chose est certaine : certains habitants avaient une imagination débordante.
Biscamboche et sa trompette dès le petit matin
Il existait aussi un homme surnommé Biscamboche, habitant des Bas-Bourgs.
Son plaisir était simple : rejoindre le bar du Pont en jouant de la trompette.
Pas une belle trompette de fanfare.
Non.
Une petite trompette d'enfant.
Et à quelle heure, me demanderas-tu ?
Vers cinq heures et demie du matin !
Je ne sais pas ce qu'en pensaient les voisins qui essayaient encore de dormir, mais j'imagine que tout le quartier devait finir par connaître le répertoire.
Aujourd'hui, quelqu'un qui traverserait Nyons en jouant de la trompette à cette heure-là risquerait de recevoir quelques remarques.
À l'époque, cette habitude faisait partie des personnages et des excentricités dont on se souvenait longtemps après.
La mairesse du Pont et sa 2CV sur le Pont Roman
Il reste une dernière histoire, et elle est particulièrement savoureuse.
Une femme connue dans le récit comme la mairesse du Pont avait, semble-t-il, éprouvé quelques difficultés à obtenir son permis de conduire.
Mais une fois au volant de sa 2CV, elle devait bien traverser le Pont Roman de Nyons, comme les autres automobilistes.
Or, à l'époque, le passage étroit pouvait devenir embarrassant lorsque deux véhicules arrivaient en sens opposé.
Un jour, la voilà engagée sur le pont.
Une voiture apparaît en face.
Il faudrait reculer.
Seulement, la marche arrière n'est manifestement pas sa spécialité.
Alors elle immobilise sa 2CV et appelle Roger, son mari, à la rescousse pour effectuer la manœuvre.
Selon le souvenir, il arrivait même à Roger de traverser le pont à pied avant elle, afin d'arrêter les voitures arrivant dans l'autre sens.
Imagine la scène.
Monsieur à pied, en éclaireur.
Madame au volant de sa deux-chevaux.
Et le vieux pont qui voit défiler tout ce petit monde.
De quoi amuser les témoins de la scène !
Attention toutefois : le document ne donne pas le nom complet de cette mairesse, et je préfère ne pas lui attribuer une identité au hasard.
D'ailleurs, le vieux pont en a vu d'autres. Ses histoires de circulation, ses voyageurs et ses embouteillages font aussi partie de la mémoire de Nyons.
Pourquoi ces petites histoires méritent d'être conservées
Ces anecdotes peuvent paraître insignifiantes à côté des grandes dates historiques.
Elles ne racontent ni une bataille, ni la construction d'un monument, ni l'arrivée d'un personnage célèbre.
Et pourtant, elles disent énormément de choses sur le Nyons d'autrefois.
Il y avait Eugène Mandin et son commerce de cycles.
Madame Arlaud et son épicerie.
Les facteurs Augier et Andéol.
Louis Goth et son bistrot.
Georges Davin au Café du Pont.
Léon le menuisier.
Chocolat et sa voiture imaginaire.
Biscamboche et sa trompette.
Et tous ces habitants dont les noms se sont parfois effacés, mais dont les histoires continuent de circuler.
Le quartier du Pont était bien davantage qu'un passage vers l'autre rive de l'Eygues. C'était un petit monde avec ses métiers, ses amitiés, ses disputes, ses habitudes et ses plaisanteries.
Si tu aimes retrouver cette ambiance, je te conseille aussi notre article sur le Nyons des années 1950, ses commerces et ses jeux de quartier.
Bien entendu, il ne s'agit pas de prétendre que tout était mieux autrefois. Certaines farces n'étaient pas toujours très fines, et ceux qui en faisaient les frais ne riaient peut-être pas autant que les autres.
Mais elles témoignent d'une époque où les habitants se croisaient continuellement, où les boutiques servaient de lieux de rencontre et où une histoire pouvait faire le tour du quartier dans la journée.
Aujourd'hui, lorsqu'on se promène dans le centre historique de Nyons, on regarde surtout les vieilles pierres, les places et les façades.
On oublie parfois que derrière ces murs ont vécu des personnages hauts en couleur.
Alors, la prochaine fois que tu passeras près du Pont Roman, imagine un instant Zène ouvrant son colis, Chocolat conduisant son automobile invisible ou Roger venant au secours de la fameuse 2CV.
Tu ne regarderas peut-être plus ce quartier tout à fait de la même façon.
Car le patrimoine de Nyons, ce ne sont pas seulement ses monuments. Ce sont aussi ses habitants et toutes les histoires qu'ils nous ont laissées.
Et ça, crois-moi, ça mérite bien qu'on s'en souvienne.
Papy Chris ❤️
Sources et liens utiles
Ces anecdotes sont rapportées dans un témoignage de souvenirs locaux transmis pour cet article. Sa référence bibliographique reste à préciser. Surnoms, dialogues et péripéties relèvent de cette mémoire : ils ne sont pas présentés comme des faits établis individuellement par les archives administratives.