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Fosse aux Ours à Lyon dans les années 1960, avec le rond-point, les espaces verts et les passages piétons près du pont de la Guillotière.
Dans les années 1960, à la sortie du pont de la Guillotière, côté rive gauche du Rhône, les Lyonnais connaissaient un aménagement urbain aujourd’hui presque totalement disparu : la Fosse aux Ours.
Un immense rond-point réservait la surface aux automobiles tandis que les piétons descendaient au centre, dans un espace semi-enterré, planté et relié aux quais par des passages protégés.
La photographie conservée sous la référence 118PH4_4 est précisément présentée comme « La fosse aux ours dans les années 60 ».
Pour plusieurs générations, ce lieu fut un passage quotidien : on y changeait de bus, on descendait vers le Rhône, on rejoignait la piscine, la faculté ou la Guillotière. Puis son image se dégrada progressivement, jusqu’à sa disparition au début des années 2000.
Mais une question revient toujours :
Pourquoi diable l’appelait-on la Fosse aux Ours ? Et y a-t-il vraiment eu des ours à cet endroit ?
Le lieu se trouvait au débouché oriental du pont de la Guillotière, entre l’actuelle place Antonin-Jutard, au nord, et la place Raspail, au sud.
L’aménagement est directement lié à la reconstruction du pont après-guerre.
L’Inventaire général du patrimoine indique que le nouveau pont est construit entre 1952 et 1954. Il est plus court que son prédécesseur et son débouché sur la rive gauche nécessite de repenser totalement le carrefour. Le pont est finalement ouvert à la circulation le 21 février 1958.
C’est dans ce contexte qu’apparaît le fameux rond-point.
À cette époque, l’automobile prend une place considérable dans l’aménagement des villes.
Le carrefour est donc conçu pour permettre aux voitures de circuler autour d’un vaste rond-point tandis que les piétons passent en contrebas, à l’écart de la circulation.
L’Inventaire du patrimoine explique clairement l'objectif : permettre aux promeneurs de passer des berges du Rhône au quartier de la Guillotière en empruntant des espaces verts, sans avoir à traverser les voies automobiles.
C’était donc, sur le papier, une idée assez moderne :
séparer voitures et piétons pour éviter les accidents.
Et cette qualité est encore très présente dans les souvenirs : on pouvait traverser tranquillement sans avoir à se jeter au milieu des voitures.
L’appellation n’était pas le nom administratif de la place.
C’était un surnom populaire lyonnais.
L’explication la plus solide est liée à la forme du lieu : le passage piéton formait un vaste espace circulaire ou semi-circulaire en contrebas des chaussées, donnant réellement l’impression d’une fosse.
Jean Pelletier, cité par la Bibliothèque municipale de Lyon, explique que l’appellation vient de la physionomie semi-souterraine particulière du passage pour piétons.
Une autre tradition rapproche sa forme de la célèbre fosse aux ours de Berne, en Suisse, qui accueillait réellement des ours.
C’est probablement de cette ressemblance qu’est né le surnom.
La mémoire collective joue parfois de drôles de tours.
Certains souvenirs affirment qu’il aurait existé une petite cage avec un ours, d’autres évoquent des montreurs d’ours dans les années 1950.
Mais les recherches historiques consultées ne confirment absolument pas l’existence d’une fosse zoologique lyonnaise contenant des ours.
La Bibliothèque municipale de Lyon rattache le nom à l’architecture du lieu, et l’Inventaire du patrimoine décrit un aménagement destiné aux piétons et aux espaces verts, sans mention d’animaux.
Il est donc beaucoup plus prudent de conclure :
la Fosse aux Ours de Lyon avait la forme d’une fosse aux ours… mais il n’est pas établi que des ours y aient jamais vécu.
Les anciennes photographies surprennent aussi par leur végétation.
La Fosse n’était pas uniquement du béton.
Des arbres, arbustes et espaces verts accompagnaient les cheminements piétons. C’était d’ailleurs l’un des objectifs du projet initial.
Ce souvenir revient fortement : malgré les défauts ultérieurs des souterrains, certains se rappellent davantage de verdure qu’aujourd’hui.
La photographie des années 1960 restitue ainsi un carrefour très automobile en surface, mais étonnamment végétalisé en son centre.
Parmi les souvenirs les plus savoureux figure celui d’un adolescent du collège de Saint-Just.
En mai 1968, lorsqu’il séchait les cours pour rejoindre la faculté de lettres et observer l’agitation étudiante, il cachait son cartable dans les arbustes de la Fosse aux Ours avant de poursuivre son chemin.
Il garde le souvenir d’un endroit alors propre et plutôt bien fréquenté, très différent de l'image que certains conserveront des décennies suivantes.
Un simple bosquet de la Fosse aux Ours devient ainsi témoin des événements de Mai 68 à Lyon.
Pour les jeunes Lyonnais des années 1968-1970, la Fosse se trouvait aussi sur le chemin de la célèbre piscine du Rhône.
On traversait régulièrement l’aménagement pour rejoindre les quais et aller se baigner.
Le site était donc beaucoup plus qu’un simple rond-point.
C’était un carrefour piéton reliant le quartier de la Guillotière au Rhône, aux transports publics et aux équipements voisins.
La Fosse aux Ours reste également associée aux anciens déplacements en transports en commun.
Une adolescente se rappelle notamment être descendue du 23 pour prendre le 6.
Dans les années 1980, d’autres y passent quotidiennement pour rejoindre la faculté de droit.
Ces souvenirs montrent à quel point le lieu appartenait au quotidien.
On ne disait pas forcément « rendez-vous place Antonin-Jutard ».
On disait :
« à la Fosse aux Ours ».
Le secteur possède une histoire bien antérieure à la Fosse elle-même.
Au nord se trouvait notamment la brasserie de l’Étoile, fréquentée par des résistants pendant la Seconde Guerre mondiale.
Antonin Jutard, qui a donné son nom à la place, fut lié à cet établissement et à la Résistance. L’Inventaire du patrimoine indique qu’il fut assassiné le 17 novembre 1943 et que le square nord prit son nom à la Libération, en 1944.
La Fosse aux Ours des années 1950 s'est donc installée dans un secteur qui possédait déjà une très forte mémoire lyonnaise.
La grande transformation suivante intervient avec la construction du métro D.
À partir des années 1980, le quartier est profondément bouleversé par les travaux nécessaires au franchissement souterrain du Rhône.
La Bibliothèque municipale de Lyon rappelle que le percement sous le fleuve utilise le célèbre tunnelier surnommé « la Taupe ». Sa roue sera même exposée pendant près de dix ans à proximité de la Fosse aux Ours.
L’ancien aménagement piéton ne disparaît pourtant pas immédiatement.
Des photographies officielles montrent encore les passages couverts et les escaliers de la Fosse aux Ours en 2004.
La mémoire de la Fosse aux Ours se divise nettement selon les générations.
Pour certains, les années 1960 restent celles d’un endroit agréable, vert et pratique.
D’autres, qui l’ont surtout connue plus tard, gardent un souvenir beaucoup moins flatteur.
Dans les années 1990, les passages souterrains sont décrits comme sales, malodorants et parfois évités, au point que certains préféraient passer autrement plutôt que d'emprunter les tunnels.
Il est important de ne pas transformer ces souvenirs personnels en statistiques générales sur le quartier.
Ils montrent néanmoins une chose : la perception et l’usage du lieu avaient profondément changé depuis les années 1960.
C’est probablement toute l’histoire de la Fosse aux Ours résumée en une phrase.
L’idée initiale était intelligente : faire circuler les piétons sans les exposer aux voitures.
Plusieurs anciens regrettent encore cet aspect et considèrent le concept comme original et particulièrement pratique.
Mais un passage souterrain est difficile à surveiller et à maintenir agréable lorsqu’il vieillit.
À mesure que l’endroit se dégrade, ce qui avait été imaginé comme un espace protégé devient pour certains un lieu que l’on préfère éviter.
Sa disparition ne s’est pas produite en une seule nuit.
Le 16 novembre 1998, le conseil de communauté du Grand Lyon décide la construction d’un nouveau parking dans le cadre de l’aménagement des bas-ports du Rhône.
Les travaux du parking Fosse aux Ours commencent le 22 juin 2004.
Le chantier se poursuit jusqu’en 2006 et le parc est officiellement inauguré le 15 décembre 2006.
En 2007, les places Antonin-Jutard et Raspail sont à leur tour réaménagées dans le cadre de la transformation des berges du Rhône.
La vieille Fosse telle que l’avaient connue les Lyonnais disparaît alors définitivement du paysage.
Curieusement, ce qui a remplacé une partie de l’ancien aménagement a conservé son surnom.
Aujourd’hui encore, il existe un parking Fosse aux Ours, accessible notamment depuis le quai Victor-Augagneur et dont la sortie piétonne débouche place Antonin-Jutard.
Autrement dit, l’ouvrage d’origine a disparu…
mais son nom est devenu officiel dans l’usage contemporain.
C’est souvent ainsi que survivent les vieux surnoms lyonnais.
Quand on se tient aujourd’hui au débouché du pont de la Guillotière, il est difficile d’imaginer l’organisation ancienne.
À la surface, les places ont été remodelées.
Un carrousel occupe désormais une partie de la place Antonin-Jutard, tandis que les berges du Rhône ont été largement rendues aux piétons et aux cyclistes. Le secteur a été entièrement réaménagé en 2007 après la construction du parking.
Ironie de l’histoire : dans les années 1950, on avait enterré les piétons pour laisser la surface aux automobiles.
Un demi-siècle plus tard, la transformation des berges cherchait justement à redonner davantage d’espace aux piétons.
Cette vue des années 1960 est donc beaucoup plus qu’une simple photographie nostalgique.
Elle raconte une époque où l’on imaginait que la meilleure façon de faire cohabiter voitures et piétons consistait à placer les uns au-dessus des autres.
La voiture circulait à la lumière du jour.
Le piéton descendait quelques marches.
En contrepartie, il pouvait franchir cet immense carrefour sans traverser une seule voie automobile.
Ce modèle a fini par montrer ses limites.
Mais pendant plusieurs décennies, des milliers de Lyonnais ont emprunté ces escaliers.
Pour aller travailler.
Pour prendre le bus.
Pour rejoindre la faculté.
Pour descendre vers le Rhône.
Pour aller à la piscine.
Ou, en mai 1968, pour cacher son cartable dans un arbuste avant d’aller voir ce qui se passait à la fac…
Voilà pourquoi, même disparue, la Fosse aux Ours reste profondément ancrée dans la mémoire de la Guillotière et de Lyon.
Qui se souvient d’avoir traversé les passages souterrains de la Fosse aux Ours dans les années 1960 ou 1970 ?
À partir de quelle époque avez-vous senti que les tunnels avaient commencé à se dégrader ?
Qui utilisait la Fosse pour aller à la piscine du Rhône, à la faculté ou changer de bus ?
Possédez-vous des photographies personnelles montrant l’intérieur des passages, les espaces verts ou le rond-point avant sa disparition ?
Archives de Lyon — photographie « La fosse aux ours dans les années 60 », référence 118PH4_4.
Inventaire général du patrimoine culturel Auvergne-Rhône-Alpes / Ville de Lyon — dossier IA69005184, Place dite Fosse aux ours : construction liée au nouveau pont, fonction des passages piétons, chantier du parking en 2004 et inauguration en 2006.
Inventaire général du patrimoine — Pont de la Guillotière : construction entre 1952 et 1954 et ouverture du nouveau pont le 21 février 1958.
Bibliothèque municipale de Lyon — Guichet du Savoir : histoire du quartier, origine du surnom et configuration semi-souterraine de la Fosse aux Ours.
Inventaire général — places Raspail et Antonin-Jutard : histoire du secteur, Antonin Jutard et réaménagement de 2007.
Compléments issus de témoignages publics et de souvenirs familiaux recueillis auprès d’habitants.