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Ancienne maternité Moricelly de Carpentras près de l’Hôtel-Dieu, photographiée probablement dans les années 1960 avec ses grilles et son entrée.
Cette ancienne carte Junon montre un lieu que des milliers de familles de Carpentras et du Comtat Venaissin n’ont jamais oublié : l’ancienne maternité liée à l’Hôtel-Dieu, boulevard Émile-Zola.
La photographie est présentée comme une vue de l’ancienne maternité, probablement dans les années 1960.
Et devant cette façade, les souvenirs couvrent presque quatre décennies : certains y sont nés en 1951, d’autres en 1961, 1969, 1972 ou 1983, tandis que des naissances sont encore évoquées en 1987 et 1988. Une même famille pouvait même y voir naître la mère puis ses propres enfants.
Mais quelle était exactement cette maternité ? Quand a-t-elle été construite ? Que sont devenus le bâtiment, les grilles, les escaliers et la statue visible devant elle ?
L’histoire réserve quelques surprises.
Il faut d’abord distinguer deux bâtiments.
Le monumental Hôtel-Dieu de Carpentras est beaucoup plus ancien. Sa construction commence en 1750, à l’initiative de l’évêque Malachie d’Inguimbert. Conçu par l’architecte Antoine d’Allemand, il reçoit ses premiers malades au début des années 1760.
L’Hôtel-Dieu continuera à assurer des fonctions hospitalières et de maison de retraite jusqu’en 2002. Il abrite aujourd’hui la Bibliothèque-musée l’Inguimbertine.
La maternité visible sur notre photographie est différente.
Elle faisait partie de l’ensemble hospitalier et se trouvait à proximité immédiate de l’Hôtel-Dieu, mais il s’agissait d’un bâtiment du XXe siècle.
Son histoire est intimement liée à Isidore Moricelly, grand bienfaiteur de Carpentras.
Né à Carpentras en 1830, Moricelly avait fait fortune à Marseille. Il consacra une partie considérable de ses biens à sa ville natale et contribua notamment à d’importantes améliorations de l’Hôtel-Dieu.
Son nom reste associé à la création de la maternité.
Les sources patrimoniales situent sa construction en 1934, grâce aux fonds provenant du legs Moricelly.
Les chronologies historiques donnent même une inauguration de la clinique d’accouchement et du pavillon de maternité au 15 juillet 1934.
À partir de cette date, un nouveau chapitre de l’histoire hospitalière de Carpentras commence.
À l’époque, on parle de clinique d’accouchement.
Le lieu est destiné aux naissances et aux soins liés à l’enfance.
Il ne faut pas oublier que dans les premières décennies du XXe siècle, accoucher à domicile reste encore très courant.
Cette réalité apparaît d’ailleurs dans la mémoire carpentrassienne : certaines familles n’ont jamais fréquenté la maternité parce que la naissance avait encore eu lieu à la maison, avec une sage-femme.
Puis progressivement, surtout après la Seconde Guerre mondiale, l’accouchement en maternité devient la norme.
Et Moricelly voit alors passer des générations entières.
Une naissance est précisément située en 1951.
Dans la même famille, deux filles naîtront ensuite dans cette maternité en 1970 et 1972.
D’autres dates reviennent :
1953, 1954, 1955, 1957, 1959, 1961, 1962, 1963, 1969, 1972, 1973, 1978, 1980, 1981, 1982, 1983, 1984, 1985, 1987…
Et même encore 1988.
On comprend alors l’ampleur du phénomène :
Certains souvenirs montrent particulièrement bien cette continuité.
Une Carpentrassienne née ici en 1961 y voit à son tour naître sa fille en 1987.
Une autre, née en 1959, y accouche de ses filles en 1980 puis à la fin de 1988.
Ailleurs, toute une fratrie y est née, puis la génération suivante également.
La maternité n’était donc pas simplement un équipement médical.
Elle devenait presque un lieu familial transmis d’une génération à la suivante.
Parmi toutes ces naissances, un nom réapparaît avec une remarquable précision :
Elle est conservée dans plusieurs souvenirs comme la sage-femme présente lors des accouchements.
Une naissance de 1955 lui est attribuée.
Une autre de novembre 1963 également.
Et une mère se souvient encore qu’elle l’avait accouchée de son premier enfant.
Plus de soixante ans après, son nom est encore retenu.
C’est probablement l’un des plus beaux hommages que puisse recevoir une sage-femme.
Un mot revient particulièrement lorsqu’on évoque l’endroit :
L’établissement semble avoir gardé cette dimension relativement intime jusque dans ses dernières années.
Une mère ayant accouché de ses deux filles ici se souvient avoir particulièrement aimé cette atmosphère.
On était loin des immenses maternités contemporaines.
Évidemment, les conditions médicales, les règles de séjour et les équipements étaient ceux de leur époque.
Mais humainement, plusieurs familles ont conservé l’image d’un endroit où personnel, mères et enfants n’étaient pas complètement anonymes.
Cette atmosphère était également héritée de l’histoire de l’Hôtel-Dieu.
Depuis 1764, des religieuses augustines participaient aux soins des malades de Carpentras.
Elles habitaient dans le couvent aménagé à l’intérieur de l’Hôtel-Dieu et assuraient différentes missions auprès des malades.
Au XXe siècle, leur présence accompagne encore l’histoire hospitalière.
La communauté quitte finalement l’Hôtel-Dieu le 28 août 1976 : il ne reste alors plus que cinq sœurs.
Cela permet de comprendre pourquoi les personnes nées dans les décennies précédentes conservent encore des souvenirs liés aux religieuses.
L’histoire de la maternité Moricelly possède d’ailleurs une figure particulièrement remarquable :
Rose Courveille, connue en religion sous le nom de Sœur Marie-Gabriel.
Elle fut pharmacienne, infirmière et sage-femme, et prit la direction de la maternité après son ouverture.
Elle conservera cette responsabilité jusqu’à sa mort en 1946.
Son rôle dépassera largement les accouchements.
Durant l’Occupation, la clinique Moricelly se retrouve juste à côté du collège Victor-Hugo, alors réquisitionné comme hôpital militaire allemand.
Sœur Marie-Gabriel participe à un réseau d’assistance qui vient notamment en aide à des enfants juifs et à des femmes enceintes menacées.
La maternité constitue l’un des lieux utilisés par ce réseau.
Derrière les souvenirs heureux des naissances se cache donc également une page de Résistance et de solidarité.
Un autre souvenir familial mérite d’être conservé.
À Noël, les religieuses auraient autrefois installé une crèche dans la maternité.
Et une tradition étonnante demeure dans les mémoires : le dernier nouveau-né aurait parfois pris symboliquement la place de l’Enfant Jésus.
Plusieurs personnes se souviennent encore de cette crèche et d’y avoir elles-mêmes été placées lorsqu’elles étaient bébé.
Il faudrait retrouver une photographie ou un document hospitalier pour dater précisément cette tradition.
Mais quelle image !
Au milieu de la crèche de Noël…
un véritable bébé né quelques jours auparavant à Carpentras.
Elle n’a rien d’anodin.
Sur le boulevard Émile-Zola existe un monument consacré aux époux Moricelly.
Le ministère de la Culture conserve une photographie officielle de ce monument, constitué d’un piédestal orné d’un bas-relief et surmonté d’une femme tenant un bébé dans ses bras.
Il est signalé comme ayant été érigé en 1933, juste avant l’ouverture de la maternité.
Le choix du thème devient évident lorsque l’on connaît l’histoire des lieux :
Certains se demandent aujourd’hui :
« Mais où sont passés la statue et les escaliers ? »
La statue n’a pas disparu.
Elle se trouve toujours boulevard Émile-Zola, en face de l’ancienne clinique d’accouchement. Le ministère de la Culture la documentait encore sur place en 2007 et Le Dauphiné Libéré lui consacrait un article en 2021.
En revanche, l’environnement du bâtiment et ses accès ont été transformés au fil des décennies.
C’est ce qui rend parfois difficile la reconnaissance du lieu à partir de l’ancienne carte postale.
Autre curiosité : les anciennes photographies montrent une composition un peu différente de celle visible aujourd’hui.
Avant la Seconde Guerre mondiale, la représentation de la femme et de l’enfant n’avait pas exactement la même attitude.
La sculpture actuelle montre une mère tenant le bébé beaucoup plus près d’elle, dans une posture plus maternelle.
C’est probablement ce changement qui peut dérouter lorsqu’on compare les anciennes cartes avec le monument actuel.
Contrairement à ce que l’aspect très ancien de la photographie pourrait laisser croire, l’établissement a continué à fonctionner très longtemps.
Des enfants y sont encore signalés en 1982, 1983, 1984 et 1985.
Une naissance est encore située en 1987.
Autrement dit, les personnes nées ici ne sont pas toutes aujourd’hui septuagénaires.
Beaucoup ont à peine une quarantaine d’années.
C’est la date qui ressort avec le plus de précision de la mémoire locale.
Une mère ayant accouché ici à la fin de 1988 situe alors la fermeture de la maternité.
Et un autre souvenir apporte un indice particulièrement intéressant : un enfant né en novembre 1988 serait déjà venu au monde à la clinique Montel.
Ces souvenirs concordent donc pour placer la fin de l’activité vers 1988.
Je n’ai cependant pas retrouvé, dans les documents publics consultés, l’arrêté ou le document administratif donnant le jour exact de fermeture.
Il vaut donc mieux écrire :
Voilà une distinction importante.
La fermeture de la maternité ne signifie pas la fermeture immédiate de l’ensemble hospitalier.
L’Hôtel-Dieu continue à accueillir des activités hospitalières et une maison de retraite jusqu’en 2002, lorsque les services sont transférés vers de nouveaux équipements.
Deux histoires se superposent donc :
la maternité Moricelly, qui cesse bien plus tôt, et
le grand Hôtel-Dieu historique, qui conserve une fonction médicale jusqu’en 2002.
Et voici ce qu’est devenu le bâtiment de la carte postale.
Le ministère de la Culture donne une information particulièrement précise :
Voilà pourquoi certains Carpentrassiens ne reconnaissent plus le bâtiment.
Ce qui avait été conçu pour accueillir des nouveau-nés accueille désormais… des lycéens.
Le lycée Victor-Hugo dispose toujours aujourd’hui d’un internat filles-garçons.
L’histoire du bâtiment pourrait presque se résumer ainsi :
Voilà pourquoi une personne née ici pourrait aujourd’hui passer devant sans immédiatement reconnaître le lieu exact où elle a vu le jour.
Il existe même une autre forme de continuité.
Une Carpentrassienne se souvient être née dans cette maternité avant d’y revenir plus tard en stage pendant sa formation d’infirmière.
Difficile d’imaginer boucle plus complète :
naître dans un établissement…
puis revenir quelques années plus tard pour apprendre à soigner les autres.
C’est sans doute la grande question encore sans réponse.
Combien de naissances entre 1934 et la fermeture ?
10 000 ?
20 000 ?
Davantage ?
Les témoignages familiaux montrent déjà l’importance considérable de la maternité, mais ils ne permettent évidemment pas de calculer le total.
La réponse se trouve probablement dans les archives hospitalières de Carpentras.
L’Inguimbertine conserve justement les archives hospitalières anciennes et modernes, accessibles à la recherche.
Ce serait une magnifique recherche à poursuivre :
Voilà pourquoi cette ancienne carte provoque une telle émotion.
Pour les uns :
« C’est là que je suis né. »
Pour d’autres :
« Ma mère y est née, puis moi aussi. »
Pour d’autres encore :
« Mes cinq frères et sœurs sont nés là, puis mes trois filles. »
Certaines familles peuvent donc rattacher deux générations entières à cette seule façade.
Une maternité possède une particularité que peu de bâtiments peuvent revendiquer :
on peut ne l’avoir fréquentée que quelques jours…
et pourtant elle reste inscrite pour toujours sur notre acte de naissance.
Les grilles.
Les escaliers.
La statue de la mère et de l’enfant.
Les fenêtres.
Ce bâtiment apparemment tranquille a entendu des milliers de premiers cris.
Il a vu arriver des mères inquiètes.
Des pères impatients.
Des sages-femmes.
Des religieuses.
Des infirmières.
Mlle Chalamet.
Des familles entières venues découvrir le nouveau-né.
Puis un jour, les derniers bébés sont partis.
Quelques années plus tard, des lycéens ont pris leur place dans les chambres transformées en internat.
Mais pour des milliers de Carpentrassiens, le lieu ne sera jamais simplement « l’internat du lycée Victor-Hugo ».
Il restera toujours :
En quelle année êtes-vous né dans cette maternité de Carpentras ?
Qui se souvient de Mlle Chalamet ou d’autres sages-femmes, médecins et infirmières ?
Quelqu’un possède-t-il une photographie de l’intérieur, des chambres, de la nurserie ou de la crèche de Noël ?
Et surtout : quelqu’un connaît-il le nombre total de naissances entre 1934 et la fermeture de la maternité ?
Ministère de la Culture — Lycée Victor-Hugo de Carpentras : ancienne maternité construite en 1934 puis transformée en internat lors de la rénovation de 1992.
Lycée Victor-Hugo — Ministère de la Culture
Bibliothèque-musée l’Inguimbertine — construction de l’Hôtel-Dieu à partir de 1750, accueil des malades à partir des années 1760 et maintien de sa fonction hospitalière jusqu’en 2002.
Histoire de l’Hôtel-Dieu de Carpentras
Ministère de la Culture — Base POP — monument commémoratif aux époux Moricelly, boulevard Émile-Zola, érigé en 1933 et représentant une femme tenant un bébé.
Monument Moricelly — Base POP
Archives municipales et hospitalières de Carpentras — fonds hospitaliers conservés à l’Inguimbertine.
Archives hospitalières de Carpentras
Le Dauphiné Libéré — histoire du monument Moricelly et de la clinique d’accouchement qui lui faisait face.
Compléments issus de témoignages publics et de souvenirs familiaux recueillis auprès d’habitants.